Lauréat 2026 du prix IAS/ANRS MIE « Joep Lange & Jacqueline van Tongeren », l'ingénieur d'études Federico Pipitone témoigne de son parcours atypique et des bénéfices mutuels entre l'engagement associatif et la recherche dans le cadre de son travail sur le projet "PrEP à Porter".
Dernière mise à jour le 30 septembre 2026
À 28 ans, Federico Pipitone est ingénieur d’études au sein du SESSTIM (Sciences Économiques et Sociales de la Santé et Traitement de l’Information Médicale, UMR Inserm / IRD / Aix Marseille Université) à Marseille.
Il travaille sur le volet sociologique de deux études d’implémentation de la prophylaxie pré-exposition au VIH (PrEP) en France, fondées sur une approche communautaire : PrEP à Porter et CaboPrEP.*
Son travail sur PrEP à Porter l’a conduit à recevoir le prix « Joep Lange & Jacqueline van Tongeren » décerné par l’ANRS Maladies infectieuses émergentes (ANRS MIE) et la Société internationale sur le sida (IAS) lors de la conférence AIDS 2026 à Rio de Janeiro.
Il nous parle ici de son parcours, de son engagement associatif jusqu’à la recherche.
Je suis italien et diplômé en relations internationales et en sciences sociales, avec une spécialisation en sciences politiques et en sociologie. Mon master Erasmus Mundus LAGLOBE (pour Latin America and Europe in a Global World), dispensé par l’Université Sorbonne Nouvelle et plusieurs établissements européens, était consacré à la coopération et à l’aide au développement, avec un ancrage en Amérique latine.
En parallèle de mes études, je me suis engagé sur les droits sexuels et reproductifs avec des expériences de bénévolat en France (pour l’association Checkpoint), en Belgique (avec le réseau de travailleur.euses du sexe, ESWA) et en Italie (l’association PrEP in Italia). Pour mon mémoire, j’ai travaillé sur le VIH au Brésil et effectué un stage à Rio de Janeiro au sein de l’association ABIA. C’est là que tout a commencé.
Après une expérience au Forum parlementaire sur les droits reproductifs et sexuels (EPF) à Bruxelles et une autre à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) à Marseille, j’ai rejoint le SESSTIM, où je contribue désormais directement à la collecte et analyse de données qualitatives de projets de recherche sur la PrEP.
Participer aujourd’hui à la plus grande conférence internationale sur le VIH, en présentant des résultats que j’ai coproduits avec une équipe multi-acteurs incluant l’association Acceptess-T et l’hôpital Bichat, représente pour moi une boucle, un cycle complet, qui a commencé pour moi ici, à Rio, il y a cinq ans.
Je travaille principalement sur le projet PrEP à Porter. Je mène des entretiens individuels et des focus groups, puis j’analyse et valorise les données recueillies. Le travail mené sur le projet PrEP à Porter est réalisé en partenariat avec l’association Acceptess-T et l’hôpital Bichat auprès de femmes trans migrantes latino-américaines.
Je participe également à un autre projet concernant la PrEP, CaboPrEP, avec huit centres hospitaliers de l’AP-HP. Celui-ci évalue l’efficacité de la PrEP par cabotégravir injectable auprès d’hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes.
PrEP à Porter est un projet de recherche mené par le service des maladies infectieuses de l’hôpital Bichat en partenariat avec l’association Acceptess-T et le SESSTIM, et financé par l’ANRS MIE ainsi que les laboratoires ViiV Healthcare et Gilead Science. Il vise à évaluer un programme d’accompagnement adaptatif, multidisciplinaire et hors les murs, conçu pour faciliter l’accès à la PrEP et améliorer la rétention dans le système de soins chez les femmes trans à risque élevé d’infection à VIH.
L’étude est structurée en deux phases. Elle combine un suivi de cohorte (100 femmes trans sous PrEP) et une analyse sociologique (questionnaires, entretiens individuels et focus groups) afin d’identifier les freins à la PrEP dans cette population et adapter la stratégie d’intervention. L’objectif est de promouvoir une approche globale de la santé sexuelle, de favoriser l’observance thérapeutique et de renforcer l’inclusion des femmes trans dans le parcours de soins.
Il s’agit d’une recherche communautaire. C’est-à-dire qu’il s’agit d’une approche scientifique collaborative menée avec pour et par la communauté concernée. C’est une recherche qui associe des chercheurs et des membres ou associations de terrain sur un pied d’égalité, et à toutes les étapes : conception, collecte et analyse des données, jusqu’à la valorisation des résultats. L’objectif est ainsi de répondre à des besoins réels pour favoriser l’action et le changement social.
Le fait que PrEP à Porter vise davantage des femmes trans venant d’Amérique du Sud (majoritairement du Brésil et du Pérou) est principalement liée au partenariat avec Acceptess-T. Cette association a été fondé par une femme trans colombienne, Giovanna Rincon, et a toujours réussi à fédérer davantage un public de femmes trans latino-américaines. Il ne faut pas oublier que la migration des femmes trans latino-américaines en France remonte au siècle dernier. La France, et tout particulièrement Paris avec ses cabarets travestis, est devenue durant la deuxième partie du XXe siècle, une destination prisée, portée par l’espoir d’y mener une vie digne.1,2
Or, la population ciblée par l’étude est une des populations les plus à l’écart du système de santé. Malgré des taux élevés de prévalence du VIH, peu d’efforts et d’interventions préventives ont ciblé la population de femmes trans. Les femmes trans sont sous-représentées dans la recherche sur la PrEP. Des études sociologiques ont montré que les principaux obstacles à la PrEP dans la population trans sont : la peur des événements indésirables, la difficulté à prendre des pilules, la priorisation donnée à la prise des hormones, la stigmatisation due à la prise des antirétroviraux, l’absence de commercialisation trans-inclusive pour la PrEP et la méfiance médicale due à la transphobie.
Le projet PrEP à Porter vise d’emblée des femmes trans migrantes car cette population est encore plus affectée par le VIH par rapport à la population générale mais aussi même par rapport aux autres populations clés, du fait que ces personnes vivent souvent dans une précarité économique extrême, luttent avec les barrières administratives, et font face à des discriminations et violences multiples qui ont un impact sur leur accès aux soins.
Si je m’inspire de mon parcours, je dirai qu’il n’existe pas un unique chemin vers la recherche. Après un master recherche, on présente souvent le doctorat comme l’unique possibilité. Pourtant, un poste d’ingénieur d’études permet aussi de contribuer pleinement à des projets scientifiques, sans nécessairement avoir préparé une thèse.
Ce poste me donne le temps de construire mon expérience, tout en bénéficiant d’un cadre collectif. Je ne travaille jamais seul : je suis accompagné par Gabriel Girard, mon responsable scientifique, mes collègues, et les partenaires associatifs et hospitaliers, tout en conservant une réelle autonomie et valorisation de mon travail.
À terme, je souhaite maintenir un lien fort avec la coopération internationale et l’Amérique latine, notamment sur les enjeux de santé sexuelle et reproductive. Travailler sur le projet PrEP à Porter, qui cible majoritaire une population trans migrante venant d’Amérique du Sud, est une façon d’incarner cet engagement sur les droits sexuels en mettant mon expertise sur l’Amérique latine au service d’une population particulièrement vulnérable venant de cette région qui me tient à cœur. Mon expérience au SESSTIM me permet de mieux comprendre le fonctionnement de la recherche et, demain, pourquoi pas de mieux accompagner les chercheurs dans la mise en place de la recherche communautaire, que cela soit sur des projets de développement territorial en France ou bien des projets de coopération internationale.
Je dédie ce prix aux personnes qui font vivre le projet PrEP à Porter au quotidien : médiatrices et médiateurs en santé, infirmières et infirmiers, médecins. J’ai choisi de reverser la totalité de la dotation financière à l’association Acceptess-T, afin qu’elle bénéficie directement aux personnes qui en ont le plus besoin.
Ce prix montre que les projets menés avec des populations marginalisées, notamment les personnes trans, sont reconnues et valorisées par l’ANRS MIE et l’IAS. Pour rendre le système de santé français réellement équitable, il est urgent de déployer des interventions multidisciplinaires auprès des femmes trans. Promouvoir la PrEP, renforcer la rétention dans les soins et offrir une prise en charge globale de la santé sont des aspects concrets à améliore pour le bien être de cette population, une priorité d’autant plus cruciale pour les personnes trans migrantes, particulièrement exposées au VIH. Recevoir ce prix est donc pour moi un honneur et une grande fierté.
* : Les projets « PrEP à Porter » et « CaboPrEP » sont tous les deux cofinancés par l’ANRS MIE. L’agence travaille également avec l’association Acceptess-T dans le cadre de l’enquête Trans&VIH.
Les prix annuels IAS/ANRS MIE « Joep Lange & Jacqueline van Tongeren » s’inscrivent dans le bouquet de dispositifs de soutien et d’accompagnement de la prochaine génération de chercheuses et chercheurs composant le programme Start de l’ANRS MIE.
Lancé en 2024, celui-ci rassemble tous les dispositifs de financement, de formation et d’accompagnement, proposés ou coordonnés par l’ANRS MIE, notamment :
Contact : start@anrs.fr
Programme Start