En célébration de l’anniversaire de la découverte, le 24 mars 1882, du bacille responsable de la tuberculose par le Dr Robert Koch.
Dernière mise à jour le 24 mars 2026
Cette année encore, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) continue d’affirmer avec force : « Oui ! Nous pouvons mettre fin à la tuberculose ! » En 2026, elle en appelle aux différents pays du monde à soutenir encore plus activement la lutte contre cette maladie.
Impliquée dans ce combat depuis de nombreuses années, notamment du fait de la dangerosité de la tuberculose pour les personnes vivant avec le VIH/sida, l’ANRS Maladies infectieuses émergentes (ANRS MIE) ne cesse de financer et d’encadrer la recherche sur cette maladie.
La tuberculose, l’une des nombreuses pathologies contre laquelle l’ANRS MIE lutte, constitue une crise sanitaire permanente dans de nombreux pays du monde.
Tandis qu’en un an, entre 2023 et 2024, la population mondiale a grandi d’environ 8%, le nombre de nouveaux cas de tuberculose a augmenté, dans le même temps, de 30%. Selon le dernier rapport annuel de l’OMS en la matière, le monde comptait 10,7 millions de nouveaux malades en 2024 – dont 390 000 infectés par des souches résistantes aux antibiotiques. Un chiffre battant le triste record déjà établi ces deux dernières années, du plus grand nombre de cas jamais enregistrés en un an par l’OMS depuis le début de son suivi en 1995.
Le nombre de morts continue, en comparaison, de baisser, certes légèrement, d’année en année : 1,23 million de décès dus à la tuberculose ont été signalés en 2024, contre 1,25 millions en 2023 et 1,32 millions en 2022. La stratégie d’éradication de la maladie, portée par l’OMS depuis 2014, entend toujours réduire de 90% le nombre de morts recensés chaque année et de 80% le nombre de nouveaux cas d’ici à 2030 (par rapport à 2015).
La tuberculose est une maladie que l’on peut prévenir et guérir. L’OMS estime ainsi à 83 millions de vies sauvées par les capacités de diagnostic et de traitement antibiotique antituberculeux depuis 2000 (soit 4 millions de plus en un an). L’organisation onusienne rappelle que « chaque dollar investi dans la lutte contre la tuberculose en génère 43 de plus en retours économiques et sanitaires ».
Cependant, elle constate que plusieurs décisions politiques handicapent sérieusement cette lutte. Dans les trente pays les plus touchés par la tuberculose, « les services essentiels de prévention et d’accès aux soins s’effondrent », alerte l’OMS. Cette dernière évoque notamment l’abandon du financement américain, représentant la moitié de l’aide internationale à l’égard de la tuberculose. Elle met plus particulièrement en cause le démantèlement de l’Agence des États-Unis pour le développement international (USAID) et l’interruption des contributions américaines au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme (ou Fonds mondial), lequel a vu son budget se réduire d’1,2 milliard d’euros en 2024.
« VIH et tuberculose forment un couple mortel […] et pourtant nous avons des traitements pour l’une et l’autre des infections », a rappelé le docteure Mireille Mpoudi Etame, coordinatrice scientifique de notre site partenaire au Cameroun, dans une intervention sur RFI le 26 février dernier. Même sentiment du côté du docteure Maryline Bonnet, directrice de recherche à l’IRD et co-investigatrice de l’étude DATURA (voir plus bas), pour qui « diagnostiquer et traiter de façon précoce la tuberculose, pour enrayer sa transmission, n’est pas suffisant. Il faut encore plus de recherche sur la vaccination, sur des traitements très courts et bien tolérés, et de la prévention chez les personnes exposées. »
L’ANRS MIE finance de nombreux projets de recherche sur la tuberculose et encadre notamment la promotion de plusieurs études cliniques sur la tuberculose. L’étude DATURA, essai clinique international de phase III lancé en 2024 et promu par l’ANRS MIE, a présenté ses premiers résultats à l’occasion de la CROI 2026 en février dernier à Denver. Cette étude évalue l’efficacité d’un traitement antituberculeux intensifié pour les personnes immunodéprimées ou vivant avec le VIH et atteintes de tuberculose.
La cohorte internationale INTENSE TBM, financée par l’European & Developing Countries Clinical Trials Partnership (EDCTP), coordonnée par l’université de Bordeaux et promu par l’ANRS MIE en lien avec le Programme PAC-CI en Côte-d’Ivoire, a clôturé quant à elle sa phase de recrutement en décembre 2025. Cette étude s’intéresse à la prise en charge des personnes atteintes de méningite tuberculeuse dans plusieurs pays d’Afrique (Côte-d’Ivoire, Madagascar, Ouganda, Afrique du Sud).
L’ANRS MIE soutient également des projets de recherche fondamentale, dont certains ont donné lieu à des publications en 2025 et 2026 : comme les travaux de Pierre Santucci (LISM-CNRS) et de ses collègues sur le mode d’action du pyrazinamide (médicament antituberculeux) sur Mycobacterium tuberculosis ou encore l’étude du potentiel de nano-vecteurs comme thérapie dirigée par l’hôte contre la tuberculose, menée par l’équipe d’Arnaud Machelart (CIIL).
Par ailleurs, l’ANRS MIE coordonne plusieurs groupes d’animation scientifique autour de thématiques liées à la tuberculose, notamment à travers son action coordonnée dédiée (AC TB).
Et à l’occasion de cette journée mondiale, l’ANRS MIE a également souhaité donner de la voix à deux scientifiques dont elle finance des travaux sur la tuberculose :
Aujourd’hui, la tuberculose demeure un fléau mondial majeur. C’est une réalité que l’on a tendance à oublier en Occident, alors qu’elle tue encore plus d’un million de personnes chaque année, dont de nombreux migrants. La situation en Europe de l’Est et en Asie centrale est particulièrement alarmante en raison de la prévalence des formes résistantes. En Ukraine, par exemple, le taux de tuberculose est sept fois plus élevé qu’en Europe occidentale.
Cette crise sanitaire a été tragiquement aggravée par la guerre russe contre l’Ukraine: le conflit a jeté des millions de personnes sur les routes dans une grande précarité, ce qui favorise la transmission de souches multirésistantes, plus complexes à soigner. Selon les dernières données du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ECDC), plus de 50% des cas de tuberculose dans de nombreux pays d’Europe comme l’Allemagne, la Suède ou les Pays-Bas concernent des personnes nées à l’étranger, et cette proportion dépasse 75% dans des pays comme la Norvège ou le Royaume-Uni. On estime qu’il y a 281 millions de migrants dans le monde, autant de réservoirs potentiels pour la maladie si on ne s’occupe pas d’eux correctement.
Pour combattre la maladie, nous misons désormais sur des dépistages moléculaires rapides et de nouveaux traitements courts. Des avancées thérapeutiques majeures changent la donne, comme le régime BPaLM (bédaquiline, prétomanid, linézolide, moxifloxacine), un traitement oral de 6 mois pour la tuberculose multirésistante, recommandé par l’OMS avec des taux de guérison jusqu’à 89 %. Mais l’accès à ces innovations reste très inégal, surtout pour les populations migrantes. Des initiatives comme le MAF-TB (pour Multisectoral Accountability Framework to accelerate progress to end TB) de la Coalition européenne pour la lutte contre la tuberculose tentent d’impliquer la société civile pour surveiller que les gouvernements tiennent leurs promesses. Car aujourd’hui, le dépistage aux frontières et le suivi des réfugiés manquent encore cruellement de ressources pour être vraiment efficaces.
Nos recherches, menées au sein du laboratoire Cermes3 et soutenues par l’ANRS MIE, portent sur le défi inédit de la migration ukrainienne vers l’Europe depuis l’agression russe de 2022. Ce mouvement concerne plus de six millions de personnes. La particularité de cette vague est que les réfugiés, majoritairement des femmes et des enfants, bénéficient d’une protection temporaire [autorisée par l’Union européenne depuis mars 2022]. Cela leur permet de circuler librement entre plusieurs pays européens tout en gardant des liens étroits avec l’Ukraine – un pays en guerre mais qui continue à fonctionner malgré des défis tragiques.
Cette mobilité crée des trajectoires de soins très complexes : certains commencent un traitement dans un pays, puis déménagent ailleurs ou retournent ponctuellement en Ukraine. C’est ce que j’appelle le « transnationalisme médical », qui rend le suivi difficile pour les systèmes de santé, même si cela offre parfois des solutions plus souples aux patients.
Notre analyse de 124 entretiens menés dans six pays européens montre que les obstacles ne sont pas seulement médicaux. Ils tiennent aussi à la complexité administrative, au manque d’information, aux traumatismes liés à la guerre et à des conditions de vie très précaires. Dans ce contexte, le rôle des communautés de patients et d’associations comme HelpNow Hub en Pologne, fondées par des réfugiés ukrainiens eux-mêmes sont absolument centrales.
Les crises géopolitiques et la montée de régimes autoritaires détournent l’attention et les financements de la santé mondiale. En parallèle, les organisations indépendantes et les associations de patients ont de plus en plus de mal à fonctionner, entravées par les mesures répressives d’États comme la Russie, la Biélorussie ou la Géorgie. Pourtant, ce sont précisément ces structures qui permettent d’atteindre les personnes les plus vulnérables et de maintenir le lien avec le système de santé.
Il faut rappeler que la tuberculose reste l’infection évitable la plus meurtrière au monde, surpassant même le VIH et le paludisme. Or les crises actuelles ont fait reculer nos efforts de presque une décennie. Le financement reste le parent pauvre de la santé mondiale : seule une petite partie des besoins est couverte. Sans investissement massif, nous n’atteindrons jamais les objectifs d’élimination fixés pour 2030, surtout quand des crises comme la guerre en Ukraine multiplient les risques de propagation de souches résistantes. Chez les réfugiés, chaque interruption de traitement est une opportunité pour la bactérie de devenir plus forte.
Le progrès scientifique est crucial, mais investir dans les “soft skills” des soignants – empathie, communication multilingue, écoute – est tout aussi vital pour restaurer la confiance et assurer l’adhésion aux traitements. C’est pourquoi il faut investir davantage dans les solutions favorisant l’accès aux soins parmi les migrants. Enfin, il est impératif d’adapter nos systèmes de santé à des migrations devenues beaucoup plus fluides. Aujourd’hui, les personnes se déplacent plus fréquemment et utilisent des solutions transfrontalières pour leur santé. Nous devons sortir des modèles de prise en charge rigides et purement nationaux pour concevoir des dispositifs flexibles, capables de suivre les patients dans leur mobilité et de garantir la continuité des soins par-delà les frontières, comme on peut observer dans le case des réfugiés ukrainiens.
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Daniel Kashnitsky est chercheur postdoctoral en sociologie et démographie au laboratoire Cermes3 du CNRS. Spécialisé dans la santé des populations migrantes, il a consacré sa thèse de doctorat à l’analyse de l’accès aux soins des personnes vivant avec le VIH en situation irrégulière en Russie.
Il coordonne un projet de recherche d’envergure, soutenu par l’ANRS MIE et intitulé “Réfugiés ukrainiens dans les pays d’accueil : obstacles, stratégies d’adaptation et engagement communautaire pour permettre un accès efficace aux soins du VIH et de la tuberculose”, sous la direction du Professeure Laurence Simmat-Durand.
Les résultats de cette recherche ont fait récemment l’objet de deux publications en accès ouvert. Le premier article, publié dans Social Sciences en 2025, analyse le soutien communautaire translocal en Allemagne et en Pologne. Le second, paru dans BMC Health Services Research en 2026, explore les solutions aux barrières d’accès aux soins contre le VIH et la tuberculose pour les migrants forcés d’Ukraine.