Tribune - Quand la prochaine crise sanitaire surviendra : serons-nous prêts en 100 jours ?

Réponse : pour le moment, rien n'est certain. S'assurer de l'accessibilité opportune à des contre-mesures médicales reste indispensable.

Dernière mise à jour le 03 mars 2026


Docteur Rebecca Grais
Directrice exécutive du Pasteur Network


Professeur Mona Nemer
Conseillère scientifique en chef du Canada et Présidente du Secrétariat international de préparation aux pandémies (IPPS)


Professeur Yazdan Yazdanpanah
Directeur de l’ANRS Maladies infectieuses émergentes (Inserm)

Six ans après l’apparition du COVID-19 en tant qu’urgence de santé publique de portée internationale par l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la science n’a jamais été aussi dynamique. L’innovation s’est accélérée, les technologies de séquençage sont plus accessibles, l’intelligence artificielle bouleverse la recherche biomédicale, et l’Accord de l’OMS sur les pandémies (PPPR) a posé les bases d’un cadre multilatéral attendu de longue date.

Pourtant, une vérité inconfortable demeure : le monde ne peut toujours pas se targuer de la disponibilité et du déploiement équitable de diagnostics, traitements et vaccins sûrs et efficaces dans les cent jours suivant l’apparition d’une nouvelle menace pandémique.

La version originale de cette tribune a été publiée le 25 février 2026, en anglais, sur le site Devex.com.

En 2021, le G7 a lancé la Mission des 100 jours pour combler ce retard, conscient que les trois premiers mois d’une épidémie déterminent sa diffusion à l’échelle mondiale et que l’absence de réaction rapide pourrait coûter des millions de vies. Puis, plus tard cette même année, le G20 a approuvé cette mission.

Le cinquième rapport de mise en œuvre de la Mission des 100 jours (100 Days Mission, 100DM), présenté le 27 janvier 2026 à Paris, met en évidence des progrès encourageants dans la préparation aux pandémies, à tous les échelons, que ce soit national, continental et mondial. Il montre que l’élan politique existe, que les partenariats se renforcent et que les outils scientifiques se perfectionnent. Mais il souligne aussi une faiblesse : les systèmes nécessaires pour accéder rapidement et équitablement à des contre-mesures médicales ne sont pas pleinement opérationnels, en particulier dans les pays à revenu faible ou intermédiaire. Or, ces outils constituent la pierre angulaire d’une préparation opérationnelle.

« Une crise sanitaire locale peut rapidement devenir une menace mondiale »

L’actualité sanitaire de 2025 illustre l’importance de disposer de telles contre-mesures médicales efficaces pouvant être accessibles à tous les pays touchés par des infections émergentes ou récurrentes. L’émergence et la diffusion continuelle de maladies infectieuses en 2025 éclairent immanquablement les enjeux. Les épidémies de mpox, de H5N1, de chikungunya, d’Ebola, et de la fièvre de la vallée du Rift, mais aussi la ré-émergence dans certains pays de la rougeole et de la coqueluche, ou le risque d’augmentation du VIH, mettent en lumière qu’une crise sanitaire locale peut rapidement devenir une menace mondiale lorsque la détection précoce, la coordination internationale et l’accès rapide aux contre-mesures médicales font défaut.

La persistance de la mpox en est une démonstration particulièrement révélatrice. Des diagnostics et des vaccins existent et pourtant, les pays concernés subissent encore des délais pour y accéder. S’agissant des diagnostics, le problème est double : accéder à des laboratoires centraux reste difficile et des tests au chevet du patient, le meilleur outil dans un contexte aux ressources limitées, ne sont toujours pas disponibles. L’accessibilité ne suffit pas si les outils n’atteignent pas leur cible ou ne sont pas adaptés aux régions qui en ont le plus besoin. Ces menaces se développent dans un monde où les interactions entre les humains, les animaux et leur environnement sont de plus en plus étroites. Si cette réalité est largement reconnue, elle n’est encore que partiellement prise en compte dans les politiques, les financements et les dispositifs programmatiques.

« Il est essentiel de dépasser les approches cloisonnées »

Il ne sera pas possible de respecter l’engagement 100DM sans intégrer une approche « One Health » (ou Une seule santé) qui renforce la surveillance, les capacités vétérinaires et le suivi environnemental. Parallèlement, les risques émergents, tels que l’utilisation abusive potentielle de l’intelligence artificielle (IA) dans le domaine biologique, qui pourrait être utilisée pour créer des agents pathogènes nocifs et donc accroître les risques en matière de biosécurité, renforcent la nécessité de relier la santé publique aux efforts internationaux en matière de sécurité.

Il est également essentiel de dépasser les approches cloisonnées. Diagnostics, traitements et vaccins ne peuvent plus être envisagés séparément. Ils doivent faire partie de systèmes intégrés, reliant recherche, réglementation, production et accès, avec pour objectif explicite de réduire les écarts entre pays en matière de préparation et de réponse aux urgences sanitaires, afin de garantir une réponse rapide et cohérente lors des prochaines crises. La Mission des 100DM offre précisément ce cadre structurant, capable d’aligner les priorités scientifiques, industrielles et politiques.

« Un sous-investissement aujourd’hui garantit des coûts bien plus élevés demain »

Le financement est au cœur de tout cela. La préparation à une pandémie est en concurrence avec de multiples crises mondiales pour des ressources publiques limitées. Pourtant, un sous-investissement aujourd’hui garantit des coûts bien plus élevés demain. Un financement durable et prévisible, en « temps de paix » entre deux menaces pandémiques potentielles, est nécessaire pour accélérer la mise en place de plateformes de contre-mesures, renforcer la coopération réglementaire, étendre la fabrication géographiquement répartie et garantir le fonctionnement de mécanismes d’accès équitables avant la prochaine urgence.

Cela nécessitera de mobiliser davantage de ressources nationales et d’aide au développement non officielle, d’accélérer la mise en place de mécanismes innovants de financement mixte, de renouveler les engagements mondiaux en matière de recherche et développement pour les diagnostics, les traitements et les vaccins, et d’intégrer des déclencheurs « jour zéro » dans les systèmes de financement et de réponse aux pandémies.

« Les premiers signes sont encourageants »

Alors que nous entamons la dernière année du Secrétariat international de préparation aux pandémies (IPPS), créé en 2021 pour rendre compte des progrès de la mission des 100DM, nous devons nous assurer que son travail est intégré au système mondial. La question n’est plus de savoir si la préparation est nécessaire, mais si nous avançons suffisamment vite pour nous épargner les lourdes conséquences d’une prochaine pandémie. Sommes-nous mieux préparés qu’à l’aube de la pandémie de COVID-19 ? Avons-nous les outils de détection, prévention et traitement pour les virus les plus conséquents, ceux les plus aptes à causer des pandémies ? Et avons-nous en place les mécanismes pour les produire à grande échelle et pour en garantir un accès rapide et équitable ?

La présidence française du G7 et la réunion de haut niveau des Nations unies sur la prévention, la préparation et la réponse aux pandémies, prévue en 2026, offrent de multiples occasions de galvaniser une action mondiale plus forte en matière de préparation aux pandémies. La France est particulièrement bien placée pour façonner cet agenda : son leadership dans le cadre du Sommet One Health et sa co-organisation avec le Kenya du sommet Africa Forward à Nairobi constituent des plateformes influentes pour ancrer la sécurité sanitaire mondiale — et en particulier la recherche et le développement — au cœur de l’agenda international. Les premiers signes sont encourageants, notamment le lancement du partenariat européen BE READY, qui commence à esquisser ce à quoi pourrait ressembler une contribution européenne plus efficace.

Pourtant, des lacunes persistent dans nos défenses collectives. La coordination réglementaire doit s’accélérer, le pipeline thérapeutique épuisé doit être relancé de toute urgence, des mécanismes de financement innovants sont nécessaires pour soutenir le développement de vaccins, et la surveillance de l’ensemble de l’écosystème autour du PPPR doit être renforcée et rationalisée afin d’éviter la fragmentation et les doublons. Si les États membres de l’ONU, par l’intermédiaire de la présidence française du G7 (qui tire parti de son pouvoir de mobilisation) et de la prochaine réunion de haut niveau de l’ONU, se font les champions de cet agenda, l’ambition de la mission « 100 jours » pourra passer du rêve à la réalité, y compris pour les pays les plus exposés et les moins dotés en ressources.